Le temps de se concocter un sac de 9 bons kilos, de dormir 4 heures, et de saluer mon compere Simon vers 5 heures du mat, et me voilà le jeudi dans le taxi qui mène au bus, qui mène à Phedi. Ma premiere étape du treck s'appelle Chomrong, située à peu près, à mi-chemin entre Phedi et l'ABC. Je rencontre des villageois qui me disent que je n'y arriverai pas, et je rencontre un jeune berger, qui lui, pense que si je marche vite, et je suis capable de faire l'ABC en 4 jours aller-retour. Voilà qui motive... J'enchaîne donc les forêts, les rizières, les villages (Pothana, Tholka, Landruck...), où les Namaste pleuvent et certains villageois payent volontiers la tasse de chai qui fait du bien (bien qu'ils soient rares et que la majeure partie des maisons que je vois sont des guest houses, des restos ou des petites épiceries...). Puis la jungle, les cascades, le sentier qui longe la Modi Khola, riviere dans laquelle se jette l'eau des glaciers Anapurniens.
Je fais egalement connaissance avec les particularites des sentiers Nepalais:
D'abord, les porteurs, qui sont des mules à deux pattes. Il en existe de différentes sortes:
- Le porteur à touristes qui suit les groupes en portant les bagages et le nécessaire comme les réchaux, tentes ou autres.
- Le porteur villageois, qui porte ses provisions, comme un caba chez nous, mais la sangle portée sur le front.
- Le porteur ravitailleur, qui lui réapprovisionne les villages en nourriture, eau, matériel... Des guides m'ont expliqué qu'il s'agissait souvent de personnes n'ayant pas reçu d'instruction. Ils se retrouvent, pour la peine, à enchaîner les allers retours avec des vivres (j'en ai croisé qui avaient entre 50 et 60 kilos sur le front) en montant, et les poubelles à la descente, sans trop de jours de repos à priori. Eux-mêmes ne doivent pas peser plus de 60 kilos et ont de jolies tatannes en guise de pompes de rando.
- Enfin, il existe une sorte de porteurs plus rares qui portent d'autres personnes ! J'ai croisé un jeune portant sa corbeille, et en me retournant, j'ai vu un vieillard, ne pouvant se deplacer, assis dans cette corbeille, regardant fixement les gens et le sentier défiler derrière lui...
La deuxieme particularite est le droit de passage à payer a l'Etat Népalais (très contesté à cause de son arrivée au pouvoir anti-démocratique, et à la corruption qui le dévore) sous la forme d'un permis coûtant 2000 roupies népalaises (à peu près 25 euros). Il faut également payer l'autre "gouvernement", le Maoïste, mouvement rebel révolutionnaire qui est parvenu à sortir le Roi et sa monarchie absolue du pouvoir. Les Maoïstes verrouillent les accès aux trecks en demandant 100 roupies par jour de marche et par personne... Après négociations, j'ai payé seulement 200 roupies. Je les croyais justes, mais après avoir discuté avec quelques villageois, il ressort que les rebels ne sont pas des anges: corruption, abus de toutes sortes, jusqu'aux exécutions nocturnes de villageois qu'ils sont censés défendre...
Une autre particularite des sentiers Nepalais, est l'escalier. Pour être sêr que les articulations de tout le monde se souviennent longtemps de leur treck, les chemins ont été composés, environ à 50% de marche d'escaliers, en pierres, qui sont à l'origine de 2 maux chez le treckeur:
- Le mal aux genoux, classique,
- La comptite, qui consiste à se mettre a compter toutes les marches dès que le sujet en aperçoit une, peut se transformer en comptite aigüe, s'il continue à compter après la rando...
Les Namaste continuent de pleuvoir, en même temps que les gouttes de sueur, au fur et à mesure que j'avance. D'un petit pont de bois à une nouvelle série d'escaliers, d'un groupe de Français à un autre groupe de Français (point commun avec les sentiers Francais...), les sous-objectifs tombent les uns après les autres. La cadence est toujours bonne, souffle de marathonien, mental à la Forrest Gump...
Je vois enfin le dernier mur qui me mène à Chomrong. Je suis parti le coeur léger, et non pas le bagage mince, mais le portefeuille light. Donc régime céréales et fruits secs la journée, et un bon plat chaud le soir. Du coup, l'arrivée sur Chomrong s'est faite en serrant les dents, mais avec la satisfaction de l'objectif atteint.
Les 8 heures de marche seront digérées en même temps que mon Dal Bat du soir, durant une nuit de sommeil à peine perturbée par la pluie.
En route pour la deuxieme journée qui doit, si je ne craque pas, me mener au camp de Base du Machhupachchre (MBC 3700). Un bon porridge dans le ventre, et je peux tester mes jambes dès le départ, et grosse surprise, c'est la grande forme, malgré un sol détrempé, et un brouillard qui rend pessimiste pour la suite. A nouveau des forêts, des escaliers, des villages, (Sinuwa, Bambu, Dobhan...), des montées, des descentes, encore des montées, des descentes, et comme ça jusqu'au moment où je me rends compte que je me trouve a Deurali, sorte d'escale classique pour tous ceux qui vont a l'ABC. Les aubergistes me préparent déjà une chambre, alors que je leur demande le temps de marche pour le MBC. Après m'avoir répondu 2 heures, ils me voient repartir tout étonnés, et c'est 1h20 plus tard que j'arrive au Machhupachchre Base Camp. Belle Mission!
C'est dans la 4eme et derniere auberge que je trouverai l'un des deux derniers lits de libres. Le soir, comme souvent dans les guest houses, l'ambiance est bonne et elle raisonne dans toutes les langues.
J'étonne des guides Népalais en discutant de mes deux jours d'ascension. Je leur explique que je suis depuis le départ dans un état d'esprit que je n'avais jamais eu auparavant, et que tout était rassemblé chez moi pour que cette marche de 16h30 ne soit qu'une partie de plaisir. Le fait de se retrouver seul à vivre cette balade, l'organisation,l'autogestion, les rencontres, l'envie de chercher ses limites, le defi du temps, et l'objectif final de l'Anapurna ont rendu les choses évidentes dans la tête et dans le corps. Imperturbable, euphorique et libre...
Tout ça ne m'empêchera pas de passer une nuit pourrie dans cette piaule a 3700m que j'ai partagée avec un Japonais.
Le jour J est arrivé, et à 5 heures, pas besoin d'être météorologue pour comprendre que j'ai une chance de fou, et que le ciel étoilé et froid nous réserve une splendide aurore sur l'Anapurna et ses p'tits copains de 6 et 7000.
Le temps de mettre la frontale, vu que j'avais gardé tous mes habits sur moi pour dormir, et je pars pour l'ABC avec deux compères, un Allemand et un Brésilien rencontrés la veille, dans le froid et le noir atténués par des masses blanches et opaques qui nous entourent. 1h30 plus tard, nous y sommes, au moment où les premiers rayons du soleil viennent coiffer l'Anapurna qui culmine a 8091 metres. Pas grand chose a dire sur le spectacle auquel j'ai droit, surtout apres la meteo des derniers jours.
Au premier rang pour toucher des yeux ces monstres immobiles, ce que la nature a fait de mieux.
On repense aussi a l'exploit humain, aux premieres expeditions "suicides" d'Herzog, et a tous ceux qui l'ont suivit...
Faut donc juste se taire et boire une goutte de Genepy de l'Oisans!
Une heure plus tard, faut redescendre. Toujours sans rien dire, content de mon truc, et confiant pour les deux journees a venir. C'etait sans compter une soudaine douleur au genoux gauche 3 heures plus tard. Je m'improvise une troisieme jambe avec une canne en bambou, et doit ralentir mon rythme de croisiere. J'arriverai a Chomrong au bout de 11h30 de marche, une douleur abominable a chaque pas, et ce malgre les soins prodigues par un Koreen atriste et soucieux de me voir descendre en boitant! Ce handicap ne change rien a mes bonnes dispositions, aucun enervement, du calme, du plaisir.
On passe une tres bonne soiree avec les deux collegues et d'autres treckeurs sur le retour.
Le lendemain, c'est le dernier jour, et la douche, la bonne nuit de sommeil, les etirements et les cachets n'y changent rien. J'aurai, plus que jamais, besoin de ma troisieme jambe aujourd'hui... Ma seule deception est finalement de ne pas avoir pu faire l'escale aux sources d'eau chaude, le deuxieme genoux etant en train de flancher lui aussi, la douleur est vraiment forte, et les marches sont encore nombreuses...
Cette derniere journee sera la moins longue mais la plus dure...
Je suis revenu sur Pokhara en fin d'apres midi, apres avoir marche 35 heures en 4 jours, dormi 20 heures en 4 nuits, perdu 2 kilos 200, 2 genoux, 4 ampoules, un ongle d'orteil pret a tomber, et ayant vecu une des meilleurs experiences de ma jeune vie. Tous mes objectifs ont ete atteinds et depasses durant ces 4 jours. J'aurais appris un peu plus de choses sur moi meme, et tout ca au pied des Anapurnas.